Ma vie professionelle (I)

par Ecchymoses  -  19 Décembre 2016, 13:03  -  #Vie professionnelle, #Cicatrices

Ma vie professionelle (I)

Consigne d'un atelier d'écriture : Ecrire un texte en 3 parties commençant par « Pour moi le boulot c'est... »

Pour moi le boulot c’était un atterrissage aléatoire après un voyage aux méandres douteux. C’était aussi la marque indélébile de ma révolte contre les parents et contre la société…

J’étais allongée sur mon lit quand j’entendis mon père crier : « Michèle, va ouvrir ». Je me trouvai face à une dame qui leva son regard inquisiteur en me demandant : « C’est bien ici chez monsieur Visart de Bocarmé ? » Je sentis mon dos se redresser et je m’entendis lui lancer comme on lève un bouclier : « Il m’a demandé de vous conduire à son bureau ! »

En la précédant, j’entendais ses talons frapper le sol et comptais deux pour un de mes pas. Son souffle pourtant peu bruyant me faisait courber l’échine mais je résistais. Je fus soulagée quand elle disparut derrière la porte que je refermai le plus doucement possible alors qu’au fond de moi je n’avais qu’une envie : la claquer de toutes mes forces.

Cette année-là j’ai refusé de passer mes examens de latin. J’ai été renvoyée de mon école. Mes parents ont choisi la facilité en m’envoyant à l’école secondaire du village : apprendre à être secrétaire dactylographe (utile pour travailler au bureau de mon père), à cinq minutes à pied de la maison (facile pas besoin de faire les taxis), dans une école publique (intéressant ça ne coûte pas cher). Le 15 octobre, je fuguais et me faisait renvoyer encore une fois. Le soir même, mon père m’annonça que j’avais beaucoup de chance, grâce à ses relations, il avait pu me trouver in extrémis une nouvelle école, où je pouvais choisir parmi plusieurs sections d’études : à l’école normale chez Mademoiselle. Le lendemain, je me retrouvais dans le bureau de la petite dame boulotte au visage aigri à laquelle j’avais ouvert la porte quelques mois plus tôt.


J’ai achevé là mes deux dernières années du secondaire en sciences sociales en internat. Quand j’annonçai à mes parents que je désirais continuer là mon cursus pour devenir institutrice primaire, dépité que je ne fasse pas d’études universitaires (pour mon nom, pour mon statut social, pour mes capacités intellectuelles…), mon père me dit : « Fais ce que tu veux mais ce sera à tes frais ! »

J’ai réussi brillamment mes études et, à la rentrée de septembre, Mademoiselle me proposa de rejoindre l’équipe de son école.


Dans son rapport de fin d’année, elle encensa mon travail disant que « j’avais réussi à sortir chacun des enfants de ma classe de leur difficultés diverses, que je les avais amenés à réussir un projet de grande envergure, à savoir un spectacle complet de 90 minutes présenté aux 600 élèves de l’école » mais conclua en stipulant que j’avais moyennement satisfait à mon contrat. Je réclamai des explications : « Je croyais, me répondit-elle, que maintenant que tu étais mariée, tu allais te calmer avec les garçons ! »..Tombant des nues je lui demandai d’aller plus en avant dans ses reproches. « Je ne vois pas pourquoi tu as fait des avances au mari de madame Prout Machère, notre assistante ! »

Je rougis, la regardai fixement, puis écris calmement à l’emplacement réservé à cet effet dans le rapport : Je ne comprends pas la note finale de ce rapport en cohérence avec les commentaires énoncés plus haut. Et je sortis du bureau en claquant la porte. YES !

Quelques jours plus tôt, l’école avait organisé le bal de fin d’année traditionnel. Les professeurs avaient décidé d’ouvrir deux salles : une salle plus disco pour les étudiants et une autre salle plus classique pour leurs parents et les autresadultes. J’allais de l’une à l’autre sans pouvoir m’accrocher à la musique disco que je trouvais trop monotone et trop bruyante, et n’osant pas danser seule sur la piste au rythme des rocks, valses et tangos proposés dans l’autre salle.

Je fus accostée par madame l’assistante qui me demanda comment j’avais passé cette première année chez eux. Tout en discutant, je voyais la piste de danse vide et pourtant la musique agréable. Tout d’un coup, l’orchestre lança une valse, ma danse préférée parce que je l’ai apprise avec mon père et la dansait régulièrement avec lui…J’invitai le mari de la Chef. C’était un très bon danseur…

Après quelques minutes les couples commencèrent à affluer sur la piste. Mon cavalier me dit : « Il faut toujours un premier » avant de me remercier. J’ai cru qu’il avait compris. Maintenant que j’y pense. Sans doute que lui ayant compris, n’a pas pensé devoir l’expliquer à sa femme, qui ellemême ne l’a pas vu du même oeil et a subi les effluves d’une jalousie aussi incontrolable qu’injustifiée. C’est sous ce jour qu’elle a relaté les faits le lendemain à Mademoiselle la Directrice.

De plus, même si pendant mes études, j’étais la seule fille à rester avec les garçons pendant toutes les récréations, c’était pour jouer au whist. Je n’ai pas eu de relation amoureuse dans le cadre scolaire ou même dans la ville où se trouvait mon école. D’où me vient cette réputation ?

D’où me viennent toutes ces réputations que l’on m’a attribuées au long de ma vie, toutes si lointaines de ce que je suis ? Un jour j’aimerais sonder ce puits…


Plus tard, j’ai appris par la secrétaire, sans que je le lui demande, que Mademoiselle n’avait jamais envoyé le rapport à la hiérarchie.

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