Ma vie professionnelle (III)

par Ecchymoses  -  19 Décembre 2016, 14:08  -  #Vie professionnelle

Consigne d'un atelier d'écriture : Ecrire un texte en 3 parties commençant par « Pour moi le boulot c'est... »

Pour moi le boulot, c’est un lieu juste et temporaire.

Nous avons depuis cinq ans une nouvelle inspectrice. Elle prend sa tâche à cœur et pour mieux rencontrer chacun des enseignants de sa circonscription, par un courrier envoyé via nos directeurs et directrices, elle nous a annoncé, sa visite dans nos classes. « Je viendrai assister à une leçon de géométrie, je vérifierai vos documents officiels. Vos préparations devront contenir les compétences visées, la suite logique dans laquelle s’insère l’activité, le matériel, les traces prévues pour les élèves, les différentes étapes de la leçon, la matière de l’enseignant car vous devez en savoir plus que vos élèves ». Le stess s’insinua dans les cœurs des enseignants. Dans le mien aussi : je n’ai pas de journal de classe à proprement parler. Mes meilleures préparations de cours sont faites pendant que je tonds, que je fais la vaisselle, que je frotte les poussières ou à certains instants d’inspiration dans des lieux qui ne se prêtent pas à écrire (au resto, lors d’une balade dans la forêt)….quand mes cours sont bien pensés, je ne transcris que les éléments que je ne dois pas oublier : l’aménagement spécial de la classe, le matériel que je n’ai pas en classe et qu’il me faut prévoir, éventuellement en quelques mots les traces de l’activité que je prévoie pour les enfants.

J’ai travaillé dans 8 écoles. J’ai eu la visite de 10 inspecteurs. Sans stress. Chaque fois, j’ai eu des beaux rapports. Me voici en fin de carrière. Probablement que cette inspectrice sera la dernière qui viendra dans ma classe. Je ne voudrais pas que ce dernier rapport soit moins bon que les autres…Aujourd’hui ma poitrine se serre, ma respiration s’accélère et je sens l’angoisse qui me vient quand je relis la lettre de l’inspectrice. Discours franc, clair et direct. Cette dame sait ce qu’elle veut. Elle sait dire ce qu’elle pense. Elle m’en impose.

Après maintes réflexions, je vais trouver ma directrice : « Voilà, j’ai pensé à faire de fausses prépas pour la visite de l’inspectrice mais j’ai décidé d’assumer comment je vis ma classe. Ma prépa sera dans l’état habituel. Je ne sais pas encore si ce sera sur une belle feuille ou sur un bout de nappe, tout dépendra de quand je l’organiserai. Je ne te demande pas de me défendre. Je voulais juste que tu sois au courant. »

Le jour annoncé pour la visite était un jeudi à 9h35. J’ai laissé trainé la première leçon quelques dix minutes après la fin prévue….L’inspectrice était en retard. Un nœud se tissait petit à petit dans ma poitrine. Finalement je décidai de commencer sans elle. Je lançai mes instructions : « A la fin de la musique, les bancs doivent être installés en table par deux, avec sur chaque table le matériel indiqué sur ces fiches » et je lançai la musique entrainante qui rythme nos intercours. Après deux minutes, chacun était assis sur une chaise tournée vers moi et moi devant le tableau. Je lançai : « Aujourd’hui…. » Toc,toc,toc….  « Oui, entrez » Courbant la tête légèrement pour pouvoir passer la porte, une dame en tailleur, s’avança suivie de notre directrice. « Bonjour les enfants » et s’avança vers moi la main tendue « Bonjour madame, je suis votre inspectrice ». J’appréciai son regard franc et direct.

Je l’installai à mon bureau et lui donnai les documents demandés, ce jour-là ma prépa était sur une feuille mais ne s’y trouvaient que la compétence visée lors de l’activité et le matériel à ne pas oublier. De retour devant le tableau, je recaptai le regard de mes élèves et repris ma phrase : « Aujourd’hui nous allons dessiner avec précision des quadrilatères. A quoi devrez-vous faire attention ? » Je notais en deux colonnes les remarques de mes élèves : avec un compas, un crayon bien taillé, tracer au millimètre près, des angles précis, ….Parce que nous fonctionnons ainsi, un de mes élèves proposa des titres pour les colonnes : le matériel dont nous avons besoin, ce à quoi nous devons faire attention » Je repris la parole : « Bon, vous savez ce qui vous reste à faire et ce dont vous avez besoin. Mais je vais vous proposer un défi supplémentaire. Les élèves de 3ème vous dessinerez sur une feuille quadrillée, les élèves de 4èmes et toi Ben, vous tracerez sur une feuille blanche, les élèves de 5ème vous ne pouvez pas utiliser de latte et vous travaillez sur feuille blanche, les élèves de 6èmes, voici les figures que vous devez reproduire avec exactitude sans décalquer » Puis chacun s’est mis à la tâche utilisant le matériel mis à leur disposition : géoplans, transparents avec droites tracées, batonnets, compas et équerres, …Pendant ce temps, je n’avais plus fait attention à madame Bohin…je l’avais même oubliée. Attardée à une table avec deux élèves en difficulté, je l’ai vue se lever et se joindre à divers groupes mais sans vraiment y faire attention. La classe était bruyante…j’ai demandé aux enfants de chuchoter s’ils avaient des choses à se dire. Avant la fin de l’activité, l'inspectrice a dit aurevoir aux enfants et avec la directrice elles ont quitté la classe.

A la sonnerie, mes petits démons intérieurs ont commencé leur travail : elle ne t’a pas dit aurevoir à toi, elle devait être mécontente : ta prépa n’avait pas toutes les rubriques demandées.

A la récréation, je croisai l’inspectrice dans le couloir et attaquai, un nœud dans la voix :  « J’ai voulu être intègre avec moi-même et ne pas inventer une prépa que je ne fais pas d’habitude » « Et vous avez bien fait, madame. Ce que j’ai vu, ce sont 24 élèves sur 24 en activité pendant toute la demi-heure à laquelle j’ai assisté. J’ai vu des enfants qui relevaient des défis personnels, d’autres qui recevaient des explications de leurs condisciples. Je vous ai vue assise tranquillement à aider vos élèves en grosse difficulté. La classe était sereine et active….Ca ne pouvait que être préparé ! Je vous félicite. »

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