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Bout à bout, mon histoire....

"Les larmes sont une rivière qui conduit quelque part. Elles entourent de leur flot le bateau qui emporte la vie de notre âme, viennent le soulever et l'entraîner hors des rochers, hors du terrain sec, vers un lieu nouveau, un endroit meilleur." - C. Pinkola Estés.

Le vieil homme sur un banc....

Le vieil homme sur un banc....

- ...ou alors est-ce que je peux espérer les revivre un jour ?

- Pardon ?
Un vieil homme est assis à côté de moi. Je le vois tendre l’oreille en plaçant sa main comme un pavillon pour mieux m’entendre. C’est alors que je réalise que j’ai parlé tout haut. Nos regards se croisent et dans les siens, je lis comme une invitation à me raconter.

-  Je me demandais si les moments de notr vie qui sont comme des joyaux dans notre mémoire...

-  Oui ?

-  Je me demandais s’il fallait les chérir comme des bijoux uniques placés dans des

écrins au fond de nos tiroirs ou si je pouvais espérer les revivre un jour ?

-  ...

J’ai conscience de mes sourcils qui glissent en accent circonflexe, de mes paupières qui tirent les rideaux, ferment les vannes, retiennent les larmes qui essaient de s’échapper. Je sens plus que je ne vois son corps tourné vers moi, si peu, quelques millimètres, juste une intention, une infime perception que je peux continuer. Continuer quoi ? Je n’ai rien préparé. Ce n’est pas comme quand je vais voir mon psy. Une semaine à l’avance, je choisis de cont je veux parler, je planifie, j’observe en moi si ce que je veux dire est juste ou non, suivant les malaises qui me viennent ou non. En fait, je me protège...

Le vieil homme baisse son pavillon, la tête légèrement penchée sur la gauche, les mains posées l’une sur l’autre sur le haut de ses cuisses. Sans quitter mon regard me dit :

- Racontez-moi !
- Mais ce ne sera pas cohérent, je n’ai rien préparé...
- Et alors ?
- Vous ne comprendrez pas..
- Et alors ?
- Ca ne servira à rien..
- Et alors ?
- ...
- Racontez-moi.
- Est-ce que je revivrai un jour cette émotion-là ?
- Racontez-moi.
- C’était un après-midi. La première fois que j’allais chez lui. Nous nous étions

rencontrés l’été précédent...à la mer...J’étais pour deux mois casée en vacances chez la marraine de ma soeur parce que maman avait décidé de rejoindre seule papa en Afrique. Nous étions sur la plage, Inès, Jean-Claude, les enfants de Jaja et moi. J’étais la seule encore habillée : jeans et chemise à manche longue et col mao. Je fabriquais des fleurs en papier crépon et fil de fer dont nous faisions l’étalage et que nous vendions contre quelques coquillages aux passants. L’ami de Jean-Claude est arrivé. Ils sont restés quelques temps à bavarder puis ils sont allés louer un cuistax.

- C’est puéril ce que je vous raconte...C’était il y a si longtemps...Je vous fais perdre votre temps...

- Racontez-moi.
- L’été est passé à prendre les tournants sur 2 roues au risque de se renverser et de

griffer les voitures, se lever à 5 heures du matin et s’élancer sur les brise-lames à celui qui trouverait le plus de tourerlles, réussir à mettre les balles en juste 6 coups au mini-glof, regarder les garçons mettre une raclée à ce gamin qui avait réussi à me toucher avec sa carabine à plomb..

- ...
- Il n’habitait qu’à 10 km de chez moi. J’étais en pension. Chaque dimanche, il prenait

son vélo et venait me rejoindre. Nous allions nous promener avec mon chien. Il avait les cheveux longs, je les avais très courts. S’il tentait de me prendre la main, je m’élançait en criant : »Attrape-moi, si tu peux ! » S’il m’offrait une fleur sauvage, je le regardais en riant : »Tu te crois au cinéma ? »

- Vous voyez, maintenant que je sais tout ce qui qui se cachait dans mes fuites, j’aimerais revivre ces instants, pouvoir lui dire que je ne pouvais me laisser aller à croire en lui tant j’étais sous l’emprise de mes peurs de l’abandon, que ce n’était pas contre lui, que ce n’était même pas pour moi...La faute à toutes ces carapaces dont je n’avais pas encore conscience. Mais je m’égare, ce n’est pas cela que j’avais commencé à vous dire.

- Et alors ?
- Alors cette après-midi-là, c’était la premier fois que j’allais chez lui. Ma mère m’y

avait conduite. Je lui avais dit que ses parents seraient là....Il m’avait fait visiter le jardin, la basse-cour, m’avait tracé d’un geste large de la main dans l’espace, les limites du terrain au-delà de la forêt de sapin qui bordait la pelouse. Il m’avait invitée à m’asseoir dans le salon pendant qu’il mettait un disque de ce groupe qu’il adorait : Genesis. J’avais choisi un fauteuil une place, large et confortable dans lequel je m’étais installée en lotus, fermant les yeux, prête à écouter. La musique me pénétra par tous les pores ou alors c’étaient chacun des cellules de mon corps qui se dispersaient à la rencontre des notes, des vibrations et de l’énergie électrique qui avait envahi la pièce. Peu à peu, je me suis recondensée. A mesure que les limites de mon ventre, de ma poitrine, de mes épaules revenaient à ma conscience, la force de sa présence dans le fauteuil à côté de moi se densifiait. Les battements de mon coeur dépassaient en force les sons graves de la basse lui intimant d’accélérer le rythme. L’air me pénétrait par le pubis, écartait mes hanches, s’échappait de mes poumons pour remplir mes bras et faisait exploser mon cerveau avant de s’échapper par une petite soupape sur le sommet de mon crâne. J’avais gardé les yeux fermés. La peur au ventre et le feu entre les cuisses.

Comme un film je vois se dérouler pour moi-même comment j’avais pris la main qu’il me tendait, comment je l’avais suivi dans le jardin, comment il avait effleuré mes lèvres, comment sans avoir jamais eu d’information à ce sujet, j’avais ouvert les lèvres dans un abandon total au creux de ses bras. Je savoure ce souvenir les yeux fermés. Soudain, je réalise que je suis ainsi en silence et que le vieil homme m’attend.

- Excusez-moi..
Je réalise l’intime de ce que j’ai raconté et je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Mes mains se font moites. Des étoiles noires envahissent le paysage autour de moi. Ma respiration se bloque. Je sens une main se poser sur mon épaule.

- Il n’y a rien à excuser...
Un torrent de larmes trouve son chemin à travers le barrage de mes paupières malgré toute l’énergie que je concentre à les contenir.

- Oui...c’est bien...vous avez le droit de pleurer.
Moment étrange où je me dédouble. Je suis là à pleurer à chaudes larmes, sur ce banc dans un parc public à côté d’un inconnu qui me regarde la tête penchée légèrement sur la gauche et les mains jointes sur le haut de ses cuisses...et en même temps au-dessus de moi à observer le tableau. Une dizaine de minutes passent. Je me calme, découvre le mouchoir

que le vieil homme me tend, me mouche bruyamment, m’essuie les yeux...et plonge mon regard interrogateur dans le sien.

- Merci madame.
Surprise de recevoir ce merci alors que je me sens moi redevable, je ne sais que dire...Je me plonge encore dans son regard et m’y complais en silence.

D’un geste lent, il se penche pour prendre une canne cachée par le banc, me fait un petit signe des paupières accompagné d’un large sourire et, me tournant le dos, s’en va d’un pas paisible. 

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