Zone de sécurité

par Ecchymoses  -  27 Juin 2017, 16:43  -  #Reconstruction

Zone de sécurité

Allongée sur le matelas, bercée par la voix douce du thérapeute, je laisse venir à moi une image où je me suis sentie tout à fait en sécurité.

 

C’était lors d’une séance d’aquawelness. Un dimanche. Nous nous sommes retrouvés à huit, nus, au bord d’une piscine chauffée à 36°. Sous les directives de l’animateur, nous apprenons par deux à porter et être portés dans la résistance de l’eau. Aller-retour. Au moment où s’enclenche le mouvement, notre corps pénètre le fluide et juste au moment où le courant décide de nous suivre exercer un mouvement en sens contraire pour retrouver sans trop de temps mort cette résistance qui nous donne l’impression que nous filons tels des poissons dans l’eau. Le torse de l’homme qui m’accompagne et que je ne connais pas dépasse la surface de sous la poitrine.  Bien campé sur ses pieds au fond de la piscine, droit dans son axe et les bras hors de l’eau, il me prend la main et me fait tournoyer autour de lui. Je me sens plonger dans les profondeurs. Le mouvement est ininterrompu.  Il n’y a rien à faire d’autre que de se laisser guider par cette main puissante et remonter de temps en temps à la surface pour reprendre de l’air. Je ferme les yeux. mon corps léger et souple vogue dans les eaux claires : sur le dos, sur le ventre, fait des cumulets, danse et virevolte, ….Les yeux fermés je suis au fond de l’océan. Soudain je les entends….j’entends un chant. Un chant long, lent et langoureux. Des baleines me parlent. Quelques minutes où je me sens dans mon élément, en totale sécurité. Quelques minutes qui me paraissent une éternité par leur intensité. La main m’emporte à la surface et un bras fort me redresse et me pose sur mes pieds. Je ne peux dire un mot. Juste un regard plongé dans celui de mon guide qui comprend, je crois, la beauté de ce qu’il vient de me permettre de vivre. 

 

Mon corps sur le matelas se pose avec lourdeur et bien-être. Le thérapeute m’invite à poser une main à même le sol et à sentir comment cette sensation peut s’associer à la sensation de sécurité de l’image que je viens de revivre. Cette sensation me permettra de trouver ma propre sécurité si, dans la suite du travail, ou même si dans ma vie, une situation devient trop prenante émotionnellement pour moi.

 

Toucher sécurisant.

 

Tout en écoutant les consignes de travail, mon corps, plus rapide que mon mental, sait qu’il est prêt aujourd’hui à revisiter des moments difficiles de mon histoire.  Il est le premier à donner les signaux d’alerte. Maux de tête, mal dans le bras droit, douleurs dans le genou droit, dos et nuque raides, il est tout endolori lorsque je me couche sur le matelas pour faire l’exercice. Alors mon esprit écoute, puisque j’y suis invitée, et je découvre toutes les peurs qui se réveillent.  Peur de quoi ? Peur de qui ? Peur de quand ? Peurs qui ne se manifestent que dans les douleurs et n’envoient aucune image à mon cerveau.  Mon souffle s’essouffle, un corset se matérialise autour de mon torse réduisant à presque rien la capacité de mes poumons à accueillir la vie. 

 

La thérapeute m’invite à chercher un endroit de mon corps qui est en sécurité.  Je cherche, je fais le tour du propriétaire, une fois, deux fois, de plus en plus vite, affolée de ne trouver même pas un petit recoin qui pourrait être touché en sécurité. La voix m’invite à choisir. Je me dis que l’épaule pourrait peut-être faire l’affaire….mais il faut encore que je donne l’autorisation de la toucher.  Les mots sont confus. Céline doit me les rappeler, groupe par groupe, pour que je les répète et lui donne l’autorisation de toucher mon épaule légèrement.  Je sens sa main se poser sur le haut de mon bras, ce n’est pas du tout juste pour moi, je lui demande de la retirer. Immédiatement, sa main qui se lève laisse une empreinte de légèreté. « Céline, …. » « Céline,…. » « Je te donne l’autorisation » « Je te donne l’autorisation de toucher mon épaule légèrement » Cette fois je peux accepter sa main, sur mon épaule, très légèrement posée, …et prend le temps de bien sentir comment, focalisée sur cette épaule, je n’ai plus conscience du reste de mon corps. Sa main qui se retire dès que je le lui demande, ouvre une zone de sécurité dans mon corps. Je la sens libre alors que tout mon corps est crispé et dans la peur encore.  Mon souffle s’apaise alors que les larmes commencent à couler. Je cherche, revisite mon corps.  Mes pieds entament une course alors que mon corps reste immobile. Ma tête est comme prise dans un étau. Dans l’espoir de la soulager, je prends le risque de demander que Céline pose sa main sur mon front. La formulation n’est pas correcte : je n’ai rien à demander, je dois donner l’autorisation. Je me corrige, je l’autorise à poser sa main sur mon front. Je crois que je l’autorise mais les mots qui sortent de ma bouche sont confus quand ils arrivent à sortir : « Céline, je sur mon front t’autorise pesamment» Elle me guide presque mot par mot et je répète « Céline, je te donne la permission de poser ta main sur mon front pesamment » Tandis que l’étau doux de sa peau prend contact avec la mienne, je me sens perdue de ne pas réussir à faire ce petit exercice si simple. Mon ventre se crispe. Un ouragan s’embrase dans ma poitrine. Comme si elle avait deviné mon ressenti, Céline me rappelle que je dois lui demander de retirer sa main quand cela devient inconfortable pour moi. Dans l’espace d’un souffle, je glisse vite « Peux-tu retirer ta main ? » En quittant mon front, sa main embarque avec elle la douleur qui envahissait mon crâne. Mon dos devient de plus en plus douloureux.  J’aimerais qu’il découvre le même soulagement. Je me sens toute petite.  J’ai peur de me faire gronder. Mais je lance dans un murmure : « Est-ce que je peux me retourner ? » Son « oui, bien sûr, bienveillant » me donne le temps de prendre le temps nécessaire à me retourner sans me bousculer. Je me sens lourde, empotée.  Il me faut tant d’énergie dans les bras pour juste embarquer mon corps dans le mouvement de me mettre sur le ventre. Mon ventre. Qu’il se sent bien dans cette position. Protégé. Juste envie de rester ainsi, qu’on me laisse tranquille, le monde peut continuer à tourner, sans moi, laissez-moi. 

 

La voix de Céline m’arrive de loin : « Je t’invite à choisir une partie de ton corps sécuritaire pour toi et de me donner la permission de la toucher ». Je dois refaire le tour du propriétaire mais je suis réconfortée par les expériences que je viens de vivre.  Mon sacrum appelle mais je n’ai pas encore la force, je ne me sens pas encore en sécurité suffisante pour l’inviter là….Je me connais cet endroit entre les omoplates, où je ne risque rien, rien d’autre qu’un peu d’ouverture, ou au pire ce qui est maintenant, fermeture de toutes les carapaces depuis plus de 50 ans, inaccessible, insensible, pas dangereux. « Céline, je te donne la permission de poser tes deux mains sur le bas de mon crâne d’une manière enveloppante ».  Les mots dépassent mes stratégies. Je n’ai pas le temps de reculer, je sens ses mains chercher la manière la plus appropriée de répondre à ma permission. De quoi avais-je peur ? C’est si bon de sentir ainsi l’enveloppement sécurisant de ses mains autour de mon crâne comme si tout mon corps était pris dans le berceau de ses bras. Je pleure. Les larmes coulent. Je les sens jaillir de mes yeux, tracer leur lit le long de l’arête de mon nez, suivre le tracé de mes cernes, de mes tempes et du relief de mes joues. « Peux-tu retirer tes mains de mon crâne ».  L’immédiateté de la réponse à ma demande m’offre un sentiment de sécurité 

 
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