Fugue en sol bémol

par Ecchymoses  -  25 Janvier 2015, 21:06  -  #Cicatrices

Fugue en sol bémol
Fugue en sol bémol

- De nous deux, il y a une femme de trop dans cette maison  ! Si tu ne t’en vas pas, c’est moi qui m’en irai, me lança ma mère pleine de colère.

La veille au soir, mon père était rentré d’Afrique et avait proposé de m’emmener en promenade dans la forêt le lendemain. Le matin, dès le lever du soleil, j’étais debout.  Ca faisait 11 mois et 23 jours que je ne l’avais vu. Long ce temps et tant de choses s’étaient passées que je ne savais pas si je voulais, si je devais lui en parler ou non  : ce jeune garçon qui me troublait, avec lequel nous nous promenions main dans la main, qui m’avait embrassée une fois, maman qui  fermait la porte à clé du salon quand elle recevait des hommes en visite et que nous entendions ma sœur et moi des drôles de bruits.
 
J’étais heureuse de cette promenade ensemble et en même temps j’étais tracassée  : d’habitude, quand il me proposait du temps à deux, c’était pour m’annoncer une nouvelle difficile. De quoi, lui, voulait-il me parler  ?  J’ouvris la porte de la cuisine pour laisser sortir Crocky et commençai à me préparer un petit-déjeuner. J’avais à peine posé le pain à table qu’un jappement léger se fit derrière la porte  :

- Déjà  ! Toi, tu sens que nous allons faire une belle promenade aujourd’hui.  Tu as raison  ! Viens, je vais te donner à manger…

Six ans plus tôt, j’avais épargné pendant un an l’argent nécessaire pour acquérir un chien et tout ce qui était nécessaire pour l’installer à la maison.  Je me souviens encore du jour où, 5000 francs belges en poche, j’avais pu enfin pousser la porte du chenil que ma mère m’avait conseillé.  Dans la cour il y avait une grande cage.  Et dans la cage sept chiots gesticulaient autour de leur mère.  Un seul d’entre eux était debout, patte avant contre le grillage.  Nos regards se sont plongés l’un dans l’autre pour ce qui me parut une éternité. Le maître des lieux vint à ma rencontre et me salua. Je l’entendis  me dire  : «  Celui-là, il faut faire attention, c’est un mâle dominant  ! Il ne sera pas facile à tenir.  Vous devrez bien le maîtriser et aller au cours d’éducation pour apprendre à le faire de manière correcte  !  » Mais le coup de foudre fut plus fort que la raison. Quelques minutes plus tard, son carnet de vaccination en poche, son nouveau collier rouge autour du cou à laquelle était accrochée une belle laisse en cuir, je le faisais monter dans le panier installé dans le coffre de la voiture. Je ne l’ai jamais regretté.  Crocky était mon meilleur ami.  Il me protégeait, tenait mes pieds au chaud pendant la nuit, me suivait partout, revenait au moindre sifflement…Quand j’étais à l’école il attendait sagement couché devant la porte de la maison. Dès qu’il savait que l’école était finie, comme s’il avait entendu les cloches de la fin des cours, je le voyais, assis, qui m’attendait devant la grille de l’entrée. Et nous rentrions ensemble à la maison.

- Alors, prête pour la promenade  ?

Mon père venait d’entrer dans la cuisine, vêtu de son pantalon en velours côtelé et de son pull en shetland traditionnels pour les promenades au grand air. Je me jetai dans ses bras.  Son envergure d’1m90 faisait deux fois le tour de mes épaules.  Je m’y blottis, la tête contre son torse. Il fourra sa main dans mes cheveux que j’avais longs et bouclés.

- Alors, tu ne l’as pas encore coupée cette tignasse  ?

Nous partîmes ainsi, bras dessus, bras dessous, suivis de Crocky, claquant la porte d’entrée, en direction de la Tour Saint Martin.

- Il faut que je te montre mon lieu préféré.

La Tour Saint Martin était une ruine au milieu d’un cimetière abandonné surplombant le village de Comblain-au-Pont. J’aimais la côte sinueuse qui y menait.  J’aimais aussi la grille de fer forgé dont un des pans était sorti de ses gonds et avait été envahi par les ronces.  Je me racontais des histoires de trésors à découvrir, de fantômes ou de morts-vivants qui sortiraient des tombes à la tombée de la nuit.  J’aimais particulièrement la tour se dressant au milieu de celles-ci. La lourde porte de chêne était hermétiquement close mais il y avait à une hauteur de 3 mètres environ une petite fenêtre par laquelle j’aimais me glisser après avoir grimpé le long du lierre qui s’agrippait à la pierre. J’aimais encore m’asseoir sur le mur d’enceinte du cimetière.  De là je pouvais voir, entendre, sentir la vie du village en contrebas.
 
Ce jour-là je n’escaladai pas le mur de pierre car mon père n’était pas d’humeur à m’attendre.  Il voulait marcher, plus loin. Crocky semblait d’accord avec lui car, en tirant sur les bas de mon pantalon, il m’intima de prendre la direction du chemin qui grimpait vers les falaises des Dents du Diable. Nous le suivîmes. Le chemin était escarpé mais mon chien était d’une part agile et d’autre part habitué à ces promenades à risques car nous en faisions beaucoup ensemble.  Seul mon père soufflait en grimpant les rochers…Je restais avec lui sachant qu’il me suffirait de siffler pour que Harry revienne.
 
Tout à coup, nous entendîmes des rochers rouler et un cri jaillir  :

- KaÏ, kaï, kaï

Entre mon père soufflant pour avancer et mon chien sans doute en danger, le choix était vite fait.  Je m’élançai et après quelques minutes, je vis, à une dizaine de mètres de hauteur, un corps noir étalé sur le flanc, les pattes de droite battant l’air. Je commençais à escalader les rochers quand la voix de mon père retentit  :

- Non. C’est dangereux  ! On va retourner au village et appeler les pompiers

- Je ne peux pas l’abandonner là.

Mon père manquait d’autorité – ce que ma mère lui  reprochait souvent mais que je ne pouvais entendre à l’époque.  Je continuai donc l’escalade jusqu’à ce que j’arrive à côté de mon ami. Sa patte était coincée par un  rocher l’obligeant à rester couché sur le dos.

- Papa, fais attention je vais faire rouler la pierre.  Bouge-toi.

Je ne voyais pas mon père.  La pierre n’était pas bien grosse pour moi mais elle était coincée dans une faille de la paroi.  Il ne me fallut pas trop d’effort pour la décoincer et la laisser tomber le long de la pente abrupte. Crocky se redressa.  Me lécha la figure. Je tâtai tous ses membres pour voir s’il ne se plaignait de rien.  Il se laissait faire et lança juste un petit jappement lorsque j’effleurai sa patte arrière gauche.  Une griffe.  Une écorchure.  Rien qu’une écorchure.

- Et bien mon vieux tu en as de la veine  !

Pendant que nous redescendions calmement et prudemment à mon rythme, je voyais mon père tourner en rond comme un lion en cage, tirant comme un forcené sur le reste de la cigarette qu’il avait entre les doigts.  Autour de lui plusieurs mégots mesuraient le degré de son inquiétude mais il ne me dit rien. Et nous nous remîmes en marche. En silence.
 
A l’intérieur de moi se bousculaient tout ce que j’avais envie de lui dire mais que je ne savais pas par quel bout commencer et que finalement je ne lui ai jamais dit.  J’attendais aussi que lui  me révèle quelque chose  : leur divorce  ? Qu’il savait pour les infidélités de ma mère  ? Qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre là-bas en Afrique  ? Mais non, nous sommes restés en silence jusqu’à la maison.
 
J’entrai la première, directement suivie de Crocky que je voulais emmener à la salle de bain. Ma mère m’apostropha 

- Où étais-tu passée  ?

- J’ai fait une promenade avec papa.

- De nous deux, il y a une femme de trop dans cette maison  ! Si tu ne t’en vas pas, c’est moi qui m’en irai, me lança-t-elle  !

Je ne l’avais pas trahie  ! Je levai la main pour la gifler mais me retins, tournai les talons et montai l’escalier suivie de Crocky.
 
Après avoir désinfecté la plaie de mon chien, je préparai en  quelques minutes un sac à dos avec juste l’essentiel, dis au revoir à mon meilleur ami que je ne pouvais emporter avec moi et quittai la maison en claquant la porte.
 
J’avais 15 ans.  C’était la première fois que je partais en  vacances   sans que mes parents ne les organisent.
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